Palimpseste

Le Règne de Dieu, “au dedans” ou “au milieu” de nous ?

Le Règne de Dieu est au-dedans de nous

Une amie très chère a fait de cette question le sujet de son mémoire de master et de sa thèse de doctorat en théologie. Je vais essayer d'y apporter une réponse personnelle, sans trop m'inspirer de son travail, bien plus savant que ne peuvent l'être les réflexions du croyant lambda que je suis.

L’épaisseur du présent

Il est des textes qui, dans leur brièveté même, semblent contenir l’entièreté du mystère chrétien, des paroles qui agissent comme des charnières entre l’Ancien et le Nouveau, entre le visible et l’invisible. Le chapitre 17 de l’Évangile selon saint Luc, aux versets 20 et 21, nous place devant l’une de ces fulgurances. Interrogé par les pharisiens sur le moment de la venue du Règne de Dieu, Jésus répond par un paradoxe qui n’a cessé de hanter l’exégèse et la piété : "La venue du règne de Dieu n’est pas observable. On ne dira pas : 'Voilà, il est ici !' ou bien : 'Il est là !' En effet, voici que le règne de Dieu est au milieu de vous". Ou faut-il dire : "au-dedans de vous" ? Cette incertitude de traduction, loin d’être une simple scorie philologique, ouvre un abîme de réflexion sur la nature de la présence divine. En tant que croyant, penché sur ces deux versets, je ne peux m’empêcher de ressentir une forme d'urgence spirituelle. Ce n'est pas seulement un débat de spécialistes qui se joue ici, mais la définition même de notre relation au Christ. Souvent confondu avec le chapitre 7 — où Jean le Baptiste, du fond de sa prison, interroge lui aussi l'identité de celui qui vient — ce passage de Luc 17 se situe pourtant dans un climat plus sombre, plus tendu, marqué par la montée vers Jérusalem et l'imminence du rejet. Il nous faut donc entrer dans l'épaisseur de ce texte avec la rigueur de l'exégète et l'humilité du priant, pour tenter de discerner ce que le Seigneur a voulu confier à l'intelligence de son Église.

L’horizon des guetteurs et la critique de l’observation

La scène s’ouvre sur une confrontation avec les pharisiens, un groupe dont la piété est structurée par une attente rigoureuse, presque mathématique, de la manifestation de la souveraineté de Dieu. Pour eux, le Royaume est un événement futur, une rupture radicale dans la trame de l’histoire qui doit s’accompagner de signes irréfutables. Ils demandent "quand" viendra ce règne, cherchant à identifier un point sur la ligne du temps, un chronos saisissable. Or, la réponse de Jésus opère un déplacement brutal. Il ne répond pas par une date, mais par une négation : "Le règne de Dieu ne vient pas avec observation". Le terme grec utilisé, paratèrèsis, est d’une densité singulière. Il appartient au vocabulaire de l’astronomie, de la divination ou de la médecine. C’est l’acte d’observer avec une attention scrupuleuse pour en déduire un pronostic ou une prédiction. En refusant ce terme, Jésus récuse l’idée même que le Royaume de Dieu puisse être l’objet d’une analyse empirique ou d’une curiosité calculatrice. Le Royaume échappe à la "paratérèse" parce qu’il ne relève pas de l’ordre du spectacle ou du phénomène cosmique observable par un spectateur neutre.

Cette critique de l’observation est fondamentale. Elle dénonce une forme d’idolâtrie du signe qui dispense de l’engagement du cœur. Les pharisiens, en bons observateurs, attendent un Royaume qui s’imposerait de l’extérieur, comme un séisme ou une révolution politique. Jésus leur signifie que le divin agit selon une tout autre économie. L’invisibilité apparente du Règne n’est pas une absence, mais une discrétion constitutive du mode d’action de Dieu dans l’histoire. Il s’insinue comme le levain, il croît comme la semence, il est là mais il exige un regard purifié pour être reconnu. En affirmant que l’on ne pourra pas dire "il est ici" ou "il est là", Jésus brise la tentation de localiser Dieu dans une structure, une géographie ou un parti. Cette parole est un avertissement constant pour nous, croyants : le Royaume ne s’enferme pas dans nos systèmes, il ne se laisse pas capturer par nos catégories. Il est cette réalité qui nous précède et nous déborde, se tenant toujours au-delà de nos tentatives de "paratérèse". Le refus du signe extérieur renvoie l’homme à sa propre responsabilité : celle de discerner la présence dans le quotidien le plus ordinaire, dans la "familiarité de nos vies".

L’ironie de la situation est poignante. Les pharisiens demandent quand viendra ce qui est déjà là. Ils interrogent sur l’avenir ce qui se tient à quelques centimètres d’eux. Cette méprise des guetteurs est le reflet de notre propre cécité. Nous attendons souvent de Dieu des interventions éclatantes, des preuves tangibles de sa puissance, alors que sa souveraineté s’exerce dans la fragilité d’une Parole et la pauvreté d’un visage. Jésus ne se contente pas d’annoncer le Royaume, il en est l’incarnation. Mais cette incarnation est si radicale, si humble, qu’elle en devient invisible pour ceux qui cherchent la gloire. Luc, par sa mise en récit, souligne que le Royaume est une affaire de reconnaissance, non d'observation. Il faut avoir le cœur "jeune pour vouloir apprendre" et l'esprit ouvert pour accueillir ce qui se donne sans fracas.

Le dilemme du terme entos

Au cœur du débat exégétique se trouve la préposition entos, suivie du pronom pluriel hymōn. Toute la difficulté de traduction et d’interprétation réside dans ce petit mot grec qui, dans la littérature classique, s’oppose à ektos (dehors) pour désigner ce qui est à l’intérieur d’un espace clos ou d’un être vivant. Pour de nombreux traducteurs, influencés par la Vulgate de Jérôme qui a rendu l’expression par intra vos, le sens ne fait aucun doute : le Royaume de Dieu est "au-dedans de vous". Cette lecture a irrigué des siècles de mystique chrétienne, voyant dans l’âme humaine le véritable champ où Dieu exerce sa royauté. Elle suggère que le Royaume est une réalité intérieure, une disposition du cœur, une transformation intime opérée par la grâce, indépendamment des contingences extérieures. Cette interprétation "idéaliste" ou spirituelle trouve un écho puissant dans notre sensibilité contemporaine qui cherche volontiers Dieu dans les profondeurs du "soi".

Pourtant, une difficulté majeure surgit dès que l’on replace cette parole dans son contexte narratif. Jésus s’adresse aux pharisiens, ceux que l’Évangile de Luc ne ménage pas, les traitant souvent de sépulcres blanchis ou d’esprits fermés à la nouveauté de Dieu. Comment imaginer que Jésus dise à ses adversaires les plus acharnés, ceux qui complotent sa perte, que le Royaume de Dieu réside à l’intérieur d’eux ? Pour lever cette aporie, une grande partie de l’exégèse moderne, de Joseph Fitzmyer à François Bovon, a privilégié la traduction "au milieu de vous" ou "parmi vous". Le Royaume serait présent parce que Jésus se tient là, au cœur de la foule, comme le porteur de la puissance divine. Le pluriel hymōn désignerait alors le groupe, la collectivité, et non l’intériorité individuelle. Le Royaume est là, "sous le nez" des pharisiens, présent dans les guérisons, dans le pardon des péchés, dans la table partagée avec les exclus, mais ils ne le voient pas.

Cependant, limiter entos à un simple synonyme de en mesō (au milieu) n’est pas sans poser des problèmes philologiques. Luc utilise en mesō avec précision dans d’autres passages, notamment lors de la Cène (Lc 22, 27). Pourquoi aurait-il choisi ici un terme aussi rare et aussi marqué par l’idée d’intériorité s’il n’avait voulu dire que "parmi vous" ? Certains chercheurs suggèrent que entos pourrait signifier "à votre portée" ou "en votre pouvoir". Le Royaume est là, comme une offre immédiate, une opportunité que les pharisiens ont entre les mains mais qu’ils risquent de laisser filer. Cette nuance est fascinante car elle préserve à la fois l’objectivité de la présence du Christ et l’exigence d’une réponse subjective. Le Royaume n’est pas "dans" les pharisiens comme une possession tranquille, mais il est "au-dedans" de leur espace vital, sollicitant leur liberté.

Il me semble que cette tension ne doit pas être résolue trop vite. Je perçois dans cette ambiguïté une volonté délibérée de l’Esprit Saint. Le Royaume de Dieu n’est ni purement extérieur (un système politique ou une institution), ni purement intérieur (un sentiment ou une émotion privée). Il est la présence du Transcendant qui vient habiter l'immanence. Dire qu’il est "au milieu de vous", c’est affirmer l’Incarnation, le Dieu-avec-nous qui marche sur nos routes. Dire qu’il est "au-dedans de vous", c’est affirmer la nécessité d’une conversion radicale qui touche les racines de l’être. Le Royaume est une réalité relationnelle. Il naît de la rencontre entre le Roi qui se donne et l’homme qui l’accueille. Il est cet espace "entre-deux" où la volonté de Dieu commence à s’accomplir sur la terre comme au ciel. Cette double dimension, collective et individuelle, historique et mystique, est le propre de l’économie lucanienne du Salut.

L’héritage de Jérémie

Pour approfondir notre compréhension, il est instructif de tourner notre regard vers les soubassements prophétiques de l’Évangile. Plusieurs études récentes ont souligné le lien étroit entre Luc 17, 21 et la prophétie de la Nouvelle Alliance en Jérémie 31. Chez Jérémie, Dieu promet de mettre sa Loi "au-dedans d’eux" et de l’écrire "sur leur cœur" (Jr 31, 33). L’utilisation du pronom collectif ("eux") combiné à une localisation intérieure ("au-dedans") préfigure exactement la structure de la parole de Jésus en Luc. Le Royaume de Dieu, dans cette perspective, est l’accomplissement de la promesse prophétique : Dieu ne règne plus par des commandements extérieurs gravés sur la pierre, mais par une transformation intérieure opérée par l’Esprit. Le Règne est le terme qui exprime cet accomplissement.

Cette filiation scripturaire donne un poids immense à l'interprétation "au-dedans". Elle suggère que Jésus annonce aux pharisiens que le temps de l’intériorité est arrivé. La Loi qu’ils tentent d’observer par des rites extérieurs et des calculs de pureté est désormais offerte comme une vie nouvelle pulsant au cœur de l’existence humaine. Le Royaume est cette "Alliance nouvelle" déjà réalisée en la personne de Jésus et proposée à tous. Si les pharisiens ne le voient pas, c’est parce qu’ils cherchent encore Dieu dans les cadres anciens du chronos et de la paratèrèsis, alors que Dieu se donne dans le kairos d’un cœur transformé. Luc, en utilisant entos, ferait ainsi une citation subtile mais puissante de Jérémie, signifiant que la frontière entre le divin et l’humain a été franchie non pas par une invasion spectaculaire, mais par une infusion secrète.

Cette approche permet également de réconcilier le présent et l’avenir. En Jérémie, la promesse est au futur ("Je mettrai"), alors qu’en Luc, Jésus parle au présent ("Le règne de Dieu est"). Ce passage du futur au présent est la marque de l’événement christique. L’attente est terminée, l’avenir a fait irruption dans le présent. Le Royaume n’est plus seulement une espérance lointaine, il est une réalité active, une semence qui a déjà commencé à lever. Cette "eschatologie réalisée" est particulièrement chère à l’évangéliste Luc. Pour lui, le Salut n’est pas seulement pour demain, il est pour "aujourd’hui". Le Royaume est "au-dedans" parce qu’il est cette vie divine qui, dès maintenant, anime le corps du croyant et la communauté des rachetés.

En contemplant ce lien avec Jérémie, je ne peux m'empêcher de songer à la beauté du plan divin. Dieu respecte tellement notre liberté qu'il ne s'impose pas par des signes contraignants. Il préfère s'écrire dans le silence de notre intériorité, là où personne ne peut forcer l'entrée. Le Royaume est "au-dedans" car il est une affaire d'amour, et l'amour ne peut être que libre et intérieur. Mais cet amour est destiné à transformer nos relations, à se manifester "au milieu de nous" par des actes de justice et de miséricorde. La Loi intérieure devient alors la charte d'une communauté nouvelle. Les pharisiens, en s'accrochant à une observation extérieure, passent à côté de cette révolution du cœur qui est le véritable signe du Royaume.

L’autobasileia

L’une des contributions les plus lumineuses de la tradition patristique à ce débat nous vient d’Origène. Pour le maître d’Alexandrie, le Royaume de Dieu n’est pas une chose, une structure ou un lieu, c’est une Personne. Jésus est l’autobasileia, le Royaume en personne. Cette intuition change tout. Si le Royaume est Jésus, alors l’expression "au milieu de vous" prend une dimension physique et historique incontestable : il est là, debout devant les pharisiens. Mais l’expression "au-dedans de vous" devient tout aussi nécessaire : par la foi et l’union mystique, le Christ vient habiter le croyant. Le Royaume est "en nous" parce que le Christ est en nous. Nous ne sommes pas les sujets d’un territoire lointain, nous sommes les membres d’un Corps dont le Roi est la tête.

Cette lecture christologique, reprise avec force par le pape Benoît XVI dans ses ouvrages sur Jésus de Nazareth, permet de dépasser les querelles de traduction. Le Royaume de Dieu, c’est Dieu lui-même qui agit et qui règne. Et comme Dieu se manifeste pleinement en Jésus, le Royaume est présent là où Jésus se trouve. "Le royaume de Dieu est au milieu de nous, mais nous ne le connaissons pas", disait déjà Jean le Baptiste dans un écho frappant à notre texte. L’autobasileia signifie que tout ce que Jésus annonce — le Salut, la paix, la justice, la vie éternelle — est contenu en lui. Il ne vient pas apporter quelque chose de différent de lui-même. Il est le Don et le Donateur.

Pour le théologien, cette perspective est d’une richesse inépuisable. Elle nous évite de tomber dans une vision purement sociologique du Royaume (un projet de transformation du monde) ou dans une vision purement psychologique (un bien-être intérieur). Le Royaume est une réalité ontologique : c’est la présence du Verbe qui récapitule tout en lui. Le Royaume est "au-dedans de vous" parce que l’homme a été créé à l’image de Dieu et qu’il possède une aptitude naturelle à être le temple du Christ. Mais il est "au milieu de vous" parce que cette image est restaurée et manifestée dans la communauté des croyants qui forment le Corps mystique. Le Royaume est donc à la fois le centre de mon âme et l’horizon de mon humanité.

Cette dimension de l'autobasileia est particulièrement réconfortante dans les moments d'obscurité. Si le Royaume était une condition politique ou un succès visible, nous serions souvent tentés par le désespoir. Mais si le Royaume est une Personne qui nous aime et qui vit en nous, alors rien ne peut nous en séparer. Saint Ambroise de Milan, commentant Luc, soulignait que le Christ est notre Pain, notre Vie et notre Royaume. Le manger, c’est déjà entrer dans le Royaume. Le contempler, c’est déjà voir le Règne. Les pharisiens, en restant au niveau de la question temporelle ("quand"), s’interdisent l’accès à cette présence substantielle. Ils cherchent un futur alors qu’ils ont devant eux l’Éternité incarnée.

Entre mystique de l’intériorité et réalisme ecclésial

Le débat sur Luc 17, 21 a souvent été le terrain d'une lutte d'influence entre différentes écoles de spiritualité. D’un côté, une tradition mystique, de Thérèse d’Avila à Thérèse de Lisieux, a trouvé dans le "au-dedans de vous" la confirmation que Dieu se cherche dans le "château intérieur". Pour la sainte de Lisieux, le Christ est le "Docteur des docteurs" qui enseigne sans bruit de paroles, au plus intime de l’âme. Cette lecture privilégie l’expérience personnelle, le dialogue solitaire entre le Créateur et sa créature. Elle rappelle que le Royaume n’est pas une idéologie, mais une rencontre. Dieu nous parle au cœur, là où se prennent les véritables décisions de vie.

De l’autre côté, une exégèse plus soucieuse de réalisme ecclésial et social a insisté sur le "au milieu de vous" pour souligner que le Royaume crée une communauté nouvelle. Le Royaume se manifeste dans la justice, dans le souci des pauvres, dans la guérison des lépreux (épisode qui précède immédiatement notre texte en Luc 17, 11-19). Cette interprétation met en garde contre un repli narcissique sur soi. Le Royaume n’est pas un jardin secret où l’on s’évade du monde, c’est une force de transformation qui doit "passer à travers nous vers le monde". Il n’est pas seulement intérieur, il est communautaire et et porteur de justice sociale.

En réalité, ces deux approches sont les deux poumons de la vie chrétienne. Saint Augustin l’avait déjà perçu : "Ne va pas au dehors, rentre en toi-même, au cœur de l’homme habite la vérité ; et si tu trouves ta nature changeante, transcende-toi toi-même". Le mouvement vers l’intérieur est nécessaire pour trouver le point d’ancrage, mais ce point d’ancrage est précisément ce qui nous projette vers l’extérieur, vers le service des frères. Le Royaume est "au-dedans" pour pouvoir être "au milieu". Sans intériorité, l’action sociale devient une simple philanthropie sans âme ; sans action extérieure, la mystique risque de devenir une illusion égoïste. Luc semble avoir choisi ce terme ambigu d’entos précisément pour maintenir cette respiration vitale.

Il est intéressant de noter que dans l'histoire de la théologie, la traduction "au-dedans" a parfois été suspectée de favoriser des courants gnostiques ou des spiritualités désincarnées qui méprisent la matière et l'histoire. À l'inverse, la traduction "au milieu" a parfois été utilisée pour justifier des théocraties ou des visions purement terrestres du Salut. Mais le texte de Luc résiste à ces simplifications. En s'adressant aux pharisiens, Jésus ne valide ni l'un ni l'autre de leurs schémas. Il les appelle à un changement de regard. Le Royaume est "au-dedans" comme une source, et "au milieu" comme un fleuve. Il est l'unité de la vie cachée en Dieu et de la vie manifestée dans le monde.

L’aujourd’hui du Salut

L’évangéliste Luc est par excellence le théologien de l’ "aujourd’hui". Dès le début de son Évangile, lors de la prédication à Nazareth, Jésus affirme : "Aujourd’hui cette Écriture est accomplie" (Lc 4, 21). Ce thème traverse tout le récit, de la naissance du Sauveur ("Aujourd’hui vous est né un Sauveur") à la croix ("Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis"). Luc 17, 21 s’inscrit parfaitement dans cette grammaire de l’instant présent. En disant que le Royaume "est" (au présent de l’indicatif), Jésus signifie que l’attente est terminée. Le temps n’est plus une attente linéaire de signes futurs, mais une épaisseur de présence.

Cette dimension temporelle est cruciale pour comprendre le sens de notre passage. Les pharisiens demandent "quand", ce qui suppose une distance. Jésus répond par "voici", ce qui suppose une proximité immédiate. Le Royaume n’est pas quelque chose qui "viendra" au sens d’un déplacement spatial ou temporel, il est ce qui "surgit" du cœur même du réel. Cette irruption du divin dans le présent transforme chaque moment ordinaire en un moment de grâce. La "paratérèse" est inefficace parce qu'elle cherche au loin ce qui est déjà là. Le Royaume est cette "lumière qui dissipe les ténèbres" non pas à la fin des temps, mais dès maintenant pour celui qui croit.

Pour nous, hommes et femmes du XXIe siècle, cette leçon est d’une actualité brûlante. Nous sommes souvent comme les pharisiens, obsédés par les signes de l'avenir, inquiets du devenir de nos institutions ou de nos sociétés, cherchant dans les statistiques ou les tendances des raisons d’espérer ou de désespérer. Jésus nous ramène au présent. "Le Royaume de Dieu est parmi vous". Il est dans ce geste de partage, dans cette parole de réconfort, dans cette prière silencieuse, dans cette lutte pour la justice. Le Royaume n’est pas une utopie pour demain, c’est une responsabilité pour aujourd’hui. En habitant pleinement le présent, nous devenons les lieux où Dieu règne.

La structure même du chapitre 17 renforce cette idée. Avant de parler du Royaume, Luc relate la guérison des dix lépreux. Un seul revient rendre grâce : le Samaritain, l’étranger. En tombant aux pieds de Jésus, il reconnaît que le Salut est là, en cet homme. Pour lui, le Royaume est devenu "observable" non par des signes cosmiques, mais par l’expérience d’une chair guérie et d’un cœur reconnaissant. Sa foi l’a sauvé car il a su voir le Royaume "au milieu" de lui en la personne de Jésus. Les neuf autres sont guéris physiquement, mais ils restent dans l'ancien monde de la loi et de la séparation. Ils n'ont pas vu le Royaume qui passait.

Vers une synthèse eschatologique

Au terme de ce parcours, il apparaît que la question posée initialement — "au milieu" ou "au-dedans" — n’appelle pas une réponse exclusive, mais une synthèse profonde. Le Royaume de Dieu est une réalité symphonique. Il est "au-dedans" car il est le don de la vie divine qui restaure l’image de Dieu en chaque homme, réalisant la promesse de Jérémie. Il est "au milieu" car il est la présence historique du Christ qui rassemble les hommes en une communauté de foi et d’amour, accomplissant l’autobasileia. Ces deux dimensions sont liées par le mystère de l’Incarnation : le Dieu qui est "plus intime à moi-même que moi-même" est aussi celui qui a dressé sa tente au milieu de nous.

Je ne peux que m'émerveiller devant la sagesse de cette Parole qui résiste à nos tentatives de clôture. Si le Royaume était purement intérieur, il se dissoudrait dans le subjectivisme ; s’il était purement extérieur, il se figerait dans le juridisme. En restant entos, il nous oblige à une vigilance de chaque instant. Il nous invite à chercher Dieu dans le secret de notre chambre et dans le tumulte du monde. Il nous rappelle que nous sommes à la fois des sanctuaires individuels et les pierres vivantes d'un édifice collectif.

Souvent confondu avec le chapitre 7, où Jean le Baptiste attendait lui aussi une manifestation claire, notre passage de Luc 17 va plus loin. Il nous dit que le Royaume ne se prouve pas, il s'éprouve. Il n'est pas l'objet d'un savoir, mais d'une saveur. Il est cette "petite graine" qui, une fois semée dans le cœur et dans le monde, finit par abriter tous les oiseaux du ciel.

Les pharisiens cherchaient un Royaume qui vient "de telle sorte qu'on puisse l'observer", Jésus leur offre un Royaume qui vient de telle sorte qu'on puisse le vivre. Que cette certitude nous accompagne : le Roi est là, il frappe à la porte de notre âme et il se tient au milieu de nos assemblées. À nous de lui ouvrir le passage.

L'étude des commentaires modernes, de Fitzmyer à Bovon, ne fait que confirmer cette intuition fondamentale : l'Évangile ne nous demande pas de choisir entre l'histoire et la mystique, mais de voir comment l'éternité travaille le temps de l'intérieur. Le Royaume de Dieu est cet "déjà là" qui nous donne la force d'attendre le « pas encore » de la plénitude. Il est la lumière qui brille dans les ténèbres, la joie qui demeure au cœur de la tribulation. En fin de compte, la plus belle traduction de Luc 17, 21 est peut-être celle que nous écrivons avec nos propres vies lorsque, renonçant à la curiosité vaine, nous consentons à devenir les serviteurs de cette Présence qui nous habite et qui nous unit. Le Royaume est là, entre nos mains, dans nos cœurs, au milieu de nous. Voici, tout est accompli, et tout commence.

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